Hubo un lugar | Témoin nº1 : Juan*

Hubo un lugar

 

Témoin nº1 : Juan*

« Mon cher fils »

 

15 décembre 1971

 

Mon cher fils,

 

            Voilà que tu auras, le 26 décembre 1971, 21 ans. Selon les lois françaises, c’est l’âge de la majorité légale qui te confère le plein exercice de tes droits civiques, moraux et politiques. Mais, te rend aussi entièrement responsable de tes actes et paroles devant les lois en vigueur que nul n’est censé ignorer.

[…]

            Je crois donc que le moment est venu pour moi de te faire connaître certains renseignements concernant tes origines, ta naissance, ton enfance et aussi certaines de mes opinions sur des problèmes que nous avons abordés à plusieurs reprises entre nous.

            Pour une plus grande clarté de l’exposé, je le divise en cinq chapitres, d’une longueur inégale, compte tenu du nombre d’informations afférentes à chacun d’eux.

[…]

 

 

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Chapitre IV – Révolution et système social

 

            A l’âge de 16 ans (1932), j’ai commencé à militer dans les “Juventudes Libertarias Gallegas” rattachées à la F.A.I. (Fédération Anarchiste Ibérique). Mes auteurs de prédilection de l’époque étaient Bakounine, Kropotkine, E. Malatesta, E. Reclus, Ricardo Mella, J.J. Rousseau, Miró et Federica Montseny ainsi que son père F. Uracles, mais je lisais aussi, bien sûr, C. Marx, Engels et L. Tolstoï.

            L’Espagne venait alors de proclamer la 2ème République (14 avril 1931) et sortait du tunnel de la dictature du Général Primo de Rivera- le père de José Antonio, fondateur de la Falange – qui avait asservi le pays de 1923 à 1930.

            Un puissant courant de liberté soufflait à travers les gens et les institutions de la nation et nous pensions alors que les conditions pour réussir la Révolution se trouvaient bien réunies. Pourquoi? Parce que le capitalisme était à l’époque, en Espagne, aveugle au point de vue social et trop conservateur au point de vue politique. Il y avait de grandes masses de travailleurs qui vivaient péniblement avec les maigres salaires qu’ils recevaient et qui manquaient le plus souvent des moyens indispensables pour avoir le minimum de confort. D’autre part, le travail s’échelonnait alors sur six jours par semaine, et même sur sept dans certains métiers et régions déterminées; les travailleurs n’avaient pas de vacances annuelles ni sécurité sociale ni plusieurs autres avantages que nous connaissons aujourd’hui, tout cela ayant été arraché aux classes dirigeantes postérieurement et par paliers, à force de grèves et mouvements revendicatifs de toute nature.

            Or le point de rupture pour créer une ambiance révolutionnaire c’est le moment donné “où le plus grand nombre des gens d’un pays considéré constatent avec effroi amertume et désespoir que, tout en effectuant un labeur très fatigant et parfois dangereux, elles ne parviennent point à couvrir l’essentiel de leurs besoins”. Ceci crée, bien sûr, une vague profonde de mécontentement, de révolte, très propices à un mouvement massif recherchant un bouleversement total des structures sociales et politiques du pays. Il s’agit alors de guider et canaliser la révolte…

            Après plusieurs grèves générales ou partielles, nationales ou locales, et toujours fortement réprimées par le gouvernement républicain en place, l’épreuve de force générale devait s’engager en Espagne le 18 juillet 1936 avec le soulèvement de l’Armée et la Marine contre la République… Et, tu connais la suite!…

            Il est vraisemblable que les jeunes d’aujourd’hui soyez mieux armés intellectuellement que ne l’étions nous en 1936; mais je ne pense pas que vous soyez habités par le même esprit de révolte contre le despotisme, ni que vous ayez la formation révolutionnaire profonde, le sentiment de haine envers la classe possédante, la volonté combative, audacieuse et généreuse, le mépris de la vie si elle ne pouvait être vécue comme nous la voulions et, surtout, la solidarité entre tous, et à tous les échelons, que nous étions parvenus à établir à l’époque en surmontant des difficultés immenses et en sacrifiant souvent nos loisirs et notre avenir personnel.

            Et pourtant, malgré tout cela, malgré toutes les lectures subversives, les veillées révolutionnaires, les conciliabules secrets, les sacrifices personnels et même les fleuves de sang que nous avons versés, nous ne sommes parvenus nulle part dans le chemin libertaire choisi. Oui, quand même… à l’exil forcé en terre étrangère où nous nous sommes désagrégés, petit à petit, comme un bloc de glace abandonné au soleil…

[…]

 

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* Afin de préserver la vie privée de la famille concernée par ce témoignage, nous utiliserons un prénom d’emprunt.

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“No, this isn’t me”: on hidden memories

 

Hubo un lugar [reconstructed] 2012

« 3.

No, this isn’t me, someone else suffers,

I couldn’t stand it. All that’s happened

They should wrap up in black covers,

The streetlights should be taken away…

Night. »

1939. Requiem, Anna Akhmatova.[1]

Reconstructing Historical Memory[S]: click HERE to access the project’s page

Hubo un lugar, 40 x 80 cm & reconstructed X-ray (2012)

[1] A. Akhmatova, Requiem. English translation by Lyn Coffin. New York/ London, W.W. Norton & Company, 1983, p. 84.